MUSEUM - Maison Rouge - Inextricabilia


Inextricabilia, enchevêtrements magiques à la Maison Rouge.


Inextricabilia - Enchevêtrement magique. 
Rien ne semble relier a priori une sculpture d’Art Brut de Judith Scott, une statuette de divination Nkisi du Congo, un reliquaire français du XVIIe et des photographies votives captives dans un filet d’Annette Messager. Émanant de contrées, de cultures, d’expressions et d’époques différentes, ces créations entretiennent néanmoins de surprenantes parentés quant aux matériaux et aux techniques utilisées et au processus de création mis en œuvre. Les analogies sont frappantes dans la manière de lier, de ligoter, d’enchevêtrer ficelles de chanvre, cheveux, cordons de cuir, fils d’or, brins d’herbe, raphia, cordes ou bandelettes de tissu. Qu’elles soient végétales, organiques ou métalliques, ces fibres assemblées – ingénieusement cousues ou entrelacées, nouées avec force, prises dans des enchevêtrements inextricables – composent des objets hautement symboliques. En effet, les ressemblances entre ces productions ne sont pas que formelles et stylistiques : chacune de ces pièces est dotée de valeurs réparatrices, purificatrices ou protectrices afin de conjurer le mal. Elles jouent dès lors un rôle spirituel, religieux ou magique. Leurs auteurs pensent-ils établir grâce à elles une relation entre l’ici-bas et l’au-delà ? 
L’exposition Inextricabilia propose de démêler ces enchevêtrements, ces entortillements, ces entrelacs qui donnent forme au sensible, à l’indicible et à l’insaisissable. Elle invite le public à un vagabondage parmi des créations aux multiples confluences qui provoquent une réaction physique, engendrant une sympathie tissulaire, presque épidermique.
Que les fibres lient ou enferment, attachent ou tissent, que l’étoffe contienne ou cache, les productions textiles choisies ici présentent des parentés évidentes, bien que des milliers de kilomètres, des décennies ou des siècles les séparent, et malgré les cultures et les croyances différentes dont elles émanent. Les similitudes techniques et stylistiques sont nombreuses et les ressemblances formelles foisonnent. Elles sont assorties de profondes affinités spirituelles, déployant des vertus thérapeutiques, prophylactiques, talismaniques, apotropaïques : elles exorcisent, libèrent, réparent, soignent, protègent, conjurent le mal.
Certaines convergences se révèlent particulièrement troublantes. La première pièce créée par Judith Scott, en Californie, par exemple, ressemble étrangement à un faisceau de fibres végétales congolais et l’un des fétiches de la créatrice américaine s’apparente à une statuette vaudoue du Bénin et à une statuette anthropomorphe Nkisi. Les vêtements tressés par l’Écossais McPhee ressemblent singulièrement à des parures cérémonielles d’Angola. Ces effets de symétrie entre des œuvres d’art sacré ou d’art contemporain, entre des productions populaires et des sculptures ethnographiques ou d’Art Brut semblent exister au-delà des catégories, des époques et des sociétés. Force est de constater que des principes communs se révèlent, malgré l’éloignement, sans que des contacts soient connus et avérés. Ils résultent d’une solidarité ou d’une résonance anthropologique qui échappent aux êtres humains, et à propos desquelles l’ethnologue Claude Lévi-Strauss a précisément affirmé : « les mythes se pensent dans les hommes et à leur insu. [...] les mythes se pensent entre eux ». Ainsi, certains codes et certains éléments se propagent de culture en culture dans les créations symboliques. Par ailleurs, les résonances que l’on peut aisément repérer entre les sculptures de Marc Moret et de Peter Buggenhout, entre les personnages de Louise Bourgeois et de Katharina Detzel, entre les compositions des moniales et des chamanes pourraient aussi s’expliquer par le biais d’une considération fondamentale de Lévi-Strauss émise dans Tristes Tropiques. L’existence d’un vaste répertoire « comme celui des éléments chimiques », formé de combinaisons constitutives des cultures, « où toutes les coutumes réelles ou simplement possibles apparaîtraient groupées en familles, et où nous n’aurions plus qu’à reconnaître celles que les sociétés ont effectivement adoptées ». Toutefois, il serait excessif et même erroné de chercher, entre les œuvres rassemblées ici, des principes universels qui répondraient à des paradigmes, tant les contextes spécifiques, les fonctions et les enjeux particularisent ces diverses expressions. Ce sont bien plus de multiples confluences, réunies dans une idée de continuité, qu’il importe de voir dans ces créations homologues. À ce titre, comment expliquer qu’elles aient un tel impact sur chacun de nous ? Et comment démêler et interpréter ces entrelacs, ces entortillements, ces laçages et ces nœuds ?
Le face-à-face avec ces objets et ces œuvres provoque en nous une réaction forte et immédiate ; elles nous saisissent, résonnent in petto, nous coupent le souffle et nous donnent des frissons. D’emblée, notre impression est physique. Celle-ci ne serait-elle pas avant tout liée intrinsèquement à notre corps, précisément constitué de tissus, ainsi que le démontre l’histologie (étymologiquement la science des tissus), et dans lequel artères, veines, vaisseaux et muscles parcourent un espace circonscrit, s’entrecroisent et se décroisent, formant un réseau intérieur complexe ? Notre enveloppe corporelle elle-même nous y renvoie avec ses différentes couches, celles du derme et de l’épiderme. Sans doute l’individu ressent-il ces productions avec sa peau, l’éprouve-t-il dans sa chair et ses entrailles, et non seulement avec ses yeux. Un fétiche ficelé du Congo, une statuette vaudoue aux matières sacrificielles, l’amulette ceinte de raphia de Jean Loubressanes sont d’une telle force expressive qu’ils n’interpellent pas uniquement le regard, mais imposent une participation sensorielle plus vaste et plus ample, d’un autre ordre. Que la réaction soit celle de l’attraction, comparable à une empathie tissulaire, ou celle de la fascination, de l’effroi, voire de la répulsion, elles demeurent intenses, convoquent nos sensations et semblent même nous dépasser.
 Les fibres entrelacées formant une texture, une structure, un tissu relient fondamentalement l’homme aux deux extrémités de son existence, celles de la naissance et de la mort. Le contact tactile avec le textile constitue, dans l’Antiquité déjà, l’une des premières expériences sensorielles du nouveau-né, emmailloté dès les premiers instants. Ce contact se reproduit presque tel quel, lorsque le corps défunt est entouré de bandelettes ou enveloppé d’un linceul, suivant les cultures. Aussi, la pièce textile accompagne-t-elle intimement – à fleur de peau – les deux événements primordiaux, la naissance et le décès, l’abscisse et l’ordonnée de la trame, celles de l’existence humaine. Ceci permettrait d’expliquer que par le nœud, le lien, l’enchevêtrement, moniales et pèlerins, chamanes et spirites cherchent à relier deux lisières, à unir vie terrestre et vie céleste, l’ici-bas et l’au-delà, conférant une dimension symbolique à la vie quotidienne.
 Coiffes -