PARIS - Musée Rodin - La Porte des Enfers


L'enfer selon Rodin - L’exposition L’Enfer selon Rodin invite le public à revivre la création d’une icône de l’art : La Porte de l’Enfer. Plus de 170 œuvres – dont 60 dessins rarement présentés au public et de nombreuses sculptures restaurées pour l’exposition – plongeront les visiteurs dans l’histoire fascinante de ce chef-d’œuvre dont l’influence fut considérable dans l’évolution de la sculpture et des arts. Avec cette porte mystérieuse et imposante qui ne s’ouvre pas, Rodin offre une vision spectaculaire des Enfers, pleine de fièvre et de tourments.


L'Enfer - À Paris, trois versions différentes de La Porte de l'Enfer sont présentées au public.
La première, en plâtre et visible au musée Rodin de Meudon, date de 1900. Rodin l'avait présentée au pavillon de l'Alma lors de l'Exposition Universelle dans une version décomplétée de ses figures saillantes.

La deuxième Porte de l'Enfer, également en plâtre et visible au musée d'Orsay, date de 1917, l'année de la mort de Rodin. Elle avait été remontée intégralement d'après des photographies et des moulages anciens.
La troisième version, réalisée en bronze à partir du plâtre de La Porte de 1917 est présentée dans le jardin de sculptures du musée Rodin de Paris. La fonte date de 1928. 

C’est en 1880 que le sculpteur reçut la commande d’une « porte décorative » ornée de « bas-reliefs représentant la Divine Comédie du Dante », selon les termes de l’arrêté ministériel. Il avait alors presque 40 ans, et n’avait pas encore percé sur la scène artistique. Il se jeta dans le travail à corps perdu, s’inspirant d’abord de L’Enfer de Dante, la première partie de la Divine Comédie, texte célèbre où le poète florentin du XIIIe siècle décrit sa traversée des neuf cercles composant les régions infernales.
Les Fleurs du mal de Baudelaire et L'Enfer de Dante - Peu à peu, il y mêla une nouvelle source d’inspiration, qui prit bientôt le dessus : La Porte de l’Enfer reflète finalement l’esprit des Fleurs du mal de Baudelaire plus encore que celui de L’Enfer de Dante. Le vrai sujet développé par Rodin est moins la punition des péchés que l’exploration des passions humaines, et tout particulièrement les élans et les tortures que le désir fait naître en chacun d’entre nous.
Les Trois Ombres - La Porte de l’Enfer avait besoin d’un couronnement, d’une forme qui la termine en hauteur, et ce rôle est dévolu aux Trois Ombres. Ce groupe est composé de trois épreuves tirées du même moule, celui d’une figure dérivant du grand Adam exposé par Rodin en 1881.

Le critique Félicien Champsaur est le premier à mentionner leur existence, dans une description qu’il publia en 1886 : « Dominant le tout, trois personnages semblent incarner la phrase qu’ils montrent écrite sur le fronton : Lasciate ogni speranza, voi ch’intrate », c’est-à-dire « Abandonnez toute espérance, vous qui entrez ici », paroles que Dante lit au fronton de la porte qui lui permet d’entrer aux Enfers. Il est peu probable que Rodin ait jamais placé une telle inscription sur saPorte, mais il est vrai que les Trois Ombres, par la répétition du même corps, par l’étirement inhumain de leur cou et par le caractère général pathétique de leur pose, expriment un complet abandon de tout espoir, et la certitude d’une chute imminente parmi les damnés qui grouillent un peu plus bas. Ce n’est pas en vain que ce groupe a parfois été désigné comme « Les Désespérants ».




 Le « cercle des amours » est le deuxième cercle décrit par Dante dans L’Enfer (chant V), celui où sont punis les damnés qui, de leur vivant, ont cédé à leurs désirs charnels – péché le moins grave sur l’échelle dantesque, aussi surprenant que cela puisse paraître, puisque le cercle précédent correspond aux Limbes, ce lieu vague où patientent les âmes qui n’ont pas péché mais qui ne peuvent aller au Paradis faute d’avoir reçu le baptême. Le deuxième cercle est celui qui a le plus inspiré Rodin, car il permet d’infinies variations sur les entremêlements de corps alanguis ou contractés, cherchant ou évitant le contact, entre douleur et plaisir, violence et tendresse. Les bas-reliefs des montants de la Porte en témoignent, de même que Le Baiser, Paolo et FrancescaFugit Amor, voire Je suis belle ou L’Avarice et la Luxure.
En 1885, le critique d’art Octave Mirbeau décrivait ainsi les bas-reliefs latéraux de La Porte de l’Enfer : « Les montants sont formés aussi de bas-reliefs admirables ; celui de droite exprime les amours maudites qui s’enlacent toujours et ne s’assouvissent jamais ; celui de gauche, les limbes où l’on voit […] des dégringolades d’enfants, mêlées à d’horribles figures de vieilles femmes ». On constate que Rodin, peu de temps après (au plus tard en 1887) a rompu cette organisation : il a coupé ses reliefs en deux moitiés, et les a interverties. On trouve ainsi en bas à gauche et en haut à droite des scènes décrivant Les Limbes, tandis que les scènes correspondant au Cercle des Amours se trouvent en bas à droite et en haut à gauche.







Par son titre, le groupe L’Avarice et la Luxure fait référence à deux péchés évoqués par Dante dans L’Enfer : l’avarice, punie au quatrième cercle (chant VII) et la luxure, au deuxième cercle (chant V). La figure masculine dérive de celle de L’Homme qui tombe, tandis que la femme aux jambes écartées est apparentée à La Martyre. Traitée sur un mode allégorique, l’avarice devient une image du désir malsain, suscité par le corps d’une femme évidemment lubrique – image typique d’une vision des rapports entre les sexes que Baudelaire n’aurait pas reniée.



Il est à noter que ces deux péchés sont associés par Victor Hugo dans un poème du recueil Les Voix intérieures, intitulé « Après une lecture de Dante », que Rodin connaissait nécessairement :


  « Quand le poète peint l'enfer, il peint sa vie.
  Sa vie, ombre qui fuit de spectres poursuivie ;
  Forêt mystérieuse où ses pas effrayés
  S'égarent à tâtons hors des chemins frayés ;
  […]
  Là sont les visions, les rêves, les chimères;
  Les yeux que la douleur change en sources amères;
  L'amour, couple enlacé, triste et toujours brûlant,
  Qui dans un tourbillon passe une plaie au flanc;
  Dans un coin la vengeance et la faim, soeurs impies
  Sur un crâne rongé côte à côte accroupies;
  Puis la pâle misère, au sourire appauvri;
  L'ambition, l'orgueil de soi-même nourri,
  Et la luxure immonde, et l'avarice infâme,
  Tous les manteaux de plomb dont peut se charger l'âme ! »





Je suis belle - Je suis belle est l’une des premières manifestations significatives du procédé de composition par assemblage que Rodin développa dans le courant des années 1880. Il adapta la figure masculine de L’Homme au serpent, créé dès 1885, et lui adjoignit la Femme accroupie, toute recroquevillée sur le torse puissant de celui qui l’enlève de terre – l’un des titres alternatifs qui fut donné à cette œuvre est précisément L’Enlèvement.


Lorsqu’il exposa ce groupe pour la première fois, en 1886, à la galerie Georges Petit, Rodin l’accompagna de la première strophe du poème « La Beauté » de Charles Baudelaire :
  « Je suis belle, ô mortels ! comme un rêve de pierre,
  Et mon sein, où chacun s'est meurtri tour à tour,
  Est fait pour inspirer au poète un amour
  Éternel et muet ainsi que la matière.
  Je trône dans l'azur comme un sphinx incompris ;
  J'unis un coeur de neige à la blancheur des cygnes ;
  Je hais le mouvement qui déplace les lignes,
  Et jamais je ne pleure et jamais je ne ris.
  Les poètes, devant mes grandes attitudes,
  Que j'ai l'air d'emprunter aux plus fiers monuments,
  Consumeront leurs jours en d'austères études ;

  Car j'ai, pour fasciner ces dociles amants,
  De purs miroirs qui font toutes choses plus belles :
  Mes yeux, mes larges yeux aux clartés éternelles ! »



L'avarice et la luxure - Par son titre, le groupe L’Avarice et la Luxure fait référence à deux péchés évoqués par Dante dans L’Enfer : l’avarice, punie au quatrième cercle (chant VII) et la luxure, au deuxième cercle (chant V). La figure masculine dérive de celle de L’Homme qui tombe, tandis que la femme aux jambes écartées est apparentée à La Martyre. Traitée sur un mode allégorique, l’avarice devient une image du désir malsain, suscité par le corps d’une femme évidemment lubrique – image typique d’une vision des rapports entre les sexes que Baudelaire n’aurait pas reniée.

Il est à noter que ces deux péchés sont associés par Victor Hugo dans un poème du recueil Les Voix intérieures, intitulé « Après une lecture de Dante », que Rodin connaissait nécessairement :

  « Quand le poète peint l'enfer, il peint sa vie.
  Sa vie, ombre qui fuit de spectres poursuivie ;
  Forêt mystérieuse où ses pas effrayés
  S'égarent à tâtons hors des chemins frayés ;
  […]
  Là sont les visions, les rêves, les chimères;
  Les yeux que la douleur change en sources amères;
  L'amour, couple enlacé, triste et toujours brûlant,
  Qui dans un tourbillon passe une plaie au flanc;
  Dans un coin la vengeance et la faim, soeurs impies
  Sur un crâne rongé côte à côte accroupies;
  Puis la pâle misère, au sourire appauvri;
  L'ambition, l'orgueil de soi-même nourri,
  Et la luxure immonde, et l'avarice infâme,
  Tous les manteaux de plomb dont peut se charger l'âme ! »

Fugit Amor - Fugit Amor fait partie des nombreuses compositions créées par Rodin en relation avec le « cercle des luxurieux », le deuxième cercle des Enfers, celui où sont punis les damnés qui ont cédé aux tentations charnelles. Dante les décrits, au chant V de L’Enfer, ballotés par des vents qui tourmentent les amants et jamais ne leur laissent de repos. Le groupe est présent en deux versions dans le vantail droit de la Porte. Rodin a pris soin de placer le groupe dans deux positions différentes : dans un cas, jaillissant du fond, un peu au-dessus du spectateur, presque à l’horizontale, et dans l’autre semblant au contraire, s’enfoncer dans l’arrière-plan.


En dehors du contexte infernal, cette œuvre a séduit de nombreux commentateurs, dans une perspective symboliste. Octave Mirbeau évoque ainsi « ce petit bronze, plus douloureux que n’importe lequel des vers de Baudelaire », et compare la figure féminine à « une flèche qui déchire l’air, la face cruelle, inexorable […]. Elle est belle de cette inétreignable beauté qu’ont les chimères que nous poursuivons et les rêves que nous n’atteindrons jamais ». Paul Bourget y voyait quant à lui « tout le symbole [...] des luttes terribles dont s’accompagnent les fins d’amour ».


Ce groupe a connu un tel succès que Rodin en a produit plusieurs exemplaires en bronze, montés sur des bases variées, et en marbre, jouant du rapport entre les figures et le bloc. L’Enfant prodigue, enfin, n’est autre que le personnage masculin isolé et dressé sur un tertre, dans un déséquilibre qui contribue à son expression dramatique.
 


Figures de la chute et de l'envol - Ce titre purement descriptif s’applique à une figure féminine utilisée dans le groupe Mouvement de chute, qui se trouve tout en haut du vantail de gauche de la Porte.

Rodin l’a réutilisé à une époque assez tardive pour le placer tête en bas sur une base plate qu’il a recouverte d’un épais lait de plâtre où des bulles d’air se sont formées. Cet aspect bouillonnant lui rappela sans aucun doute les lectures de Dante de sa jeunesse, puisqu’il écrivit au crayon sur cette œuvre « Poix bouillante », en référence châtiment des fraudeurs et des trafiquants dans le huitième cercle de l’Enfer.






La Porte de l’Enfer, le grand chef-d’œuvre pour lequel Rodin a créé plus de 250 groupes et figures, parmi lesquels se trouvent certaines de ses compositions les plus célèbres : Le Penseur, Ugolin et ses enfants, Fugit Amor… La Porte se révéla un véritable répertoire de formes, dans lequel il puisa durant tout le reste de sa carrière pour créer de nouvelles versions de ses œuvres par variation, simplification, assemblage, agrandissement…