EXPO - Sèvres - Ceramix



Sèvres – Cité de la céramique, La maison rouge à Paris et le Bonnefanten Museum à Maastricht (Pays-Bas) présentent CERAMIX, un événement à l’ambition internationale. Grâce aux prêts de prestigieuses institutions muséales (le Museo Internazionale della ceramica de Faenza, le Stedelijk Museum à Hertogenbosch et à Amsterdam, le Victoria & Albert Museum de Londres, le Petit Palais, Orsay, et le Centre Pompidou à Paris...) et de collectionneurs passionnés*, ce ne sont pas moins de 250 œuvres, de 100 artistes issus de 25 nationalités qui mettent en lumière les relations entre art et céramique aux XXe et XXIe sièclesCe sujet est traité pour la première fois dans une grande amplitude chronologique et géographique. 


Ce partenariat unique entre trois grandes institutions rassemble, autour de ce projet, des villes européennes qui ont une riche histoire avec la céramique et les techniques qui leur sont associées. L’exposition met en valeur la continuité de l’usage de ce matériau et montre comment il accompagne les révolutions de la modernité. Sur une idée de Camille Morineau, conservatrice du patrimoine, et Lucia Pesapane, historienne de l’art, qui en assurent le commissariat, l’exposition dans un tel contexte collaboratif garantit la plus haute qualité scientifique.


Le statut très particulier des objets en céramique, à mi-chemin entre art et artisanat, explique que la céramique ait pu être longtemps considérée comme un « art mineur » ; c’est précisément de cette dépréciation, de cette proximité du monde artisanal et de fonctions sociales, mais aussi de la liberté de formes et de couleurs due à la fois aux particularités du matériau et à sa relative « déconnexion » de l’univers des Beaux-Arts, que se fonde le renouvellement aujourd’hui de l’usage de la céramique par les artistes. 




Laisser tomber le vase, casser l’assiette - Picasso est le premier à rejouer ces deux « clichés » de l’histoire de la céramique que sont le vase et l’assiette. Pourtant c’est plus aux centres de table de Bernard Palissy et au XVIIIe siècle que font référence les natures mortes hyperréalistes de Giampaolo Bertozzi et de Stefano Dal Monte Casoni. Citer puis déconstruire une forme et une fonction, s’intéresser à une pratique à la périphérie de l’art, ont fait de la forme du vase un sujet important du postmodernisme, dans les formes ludiques de Richard Slee, les empilements géométriques d’Ettore Sottsass ou les déconstructions murales de Betty Woodman. Grayson Perry revisite l’idée du « vase de peintre » avec un humour parfois grinçant, social, voire sexuel. Laisser tomber un précieux vase de la dynastie Han est une manière pour Ai Weiwei de parler indirectement de la violence faite à l’histoire dans son pays, Ni Haifeng évoque avec ses porcelaines bleues les traces du colonialisme en Asie, et Yee Sookyung une pratique ancestrale de réparation des vases. Agrandi démesurément, le vase devient un corps chez Norbert Prangenberg, un monstre chez Anne Wenzel, un clin d’oeil à la peinture de eurs chez Clémence Van Lunen. Diminué au contraire, il devient la note d’une mélodie sculpturale chez Edmund De Waal. 
Miguel Barceló - Bust de patrick, Cariatides, Planta Interior, Tres Caps, Bledes, Bruce-Lee, 2011-12.
Norbert Prangenberg - Figur, 1996.
Grayson Perry - Memory Jar, 2013.
Betty Woodman - Paire de vases, 1990.
Betty Woodman - Balustrade vase, 1993.
Betty Woodman - Camilia, 1982.
Ai Weiwei - Dropping a Han Dynasty Urn, 1995.
Ni Haifung - Of the Departure and the Arrival, 2006.
Yee Sookyung - Transleted Vase 13, 2008.
Bertozzi & Casoni - Astratto, 2013. 
Anne Wenzel - Attempted Decadence, 2013.
Clemence Van Lunen - Wicked Flower, 2012.
Gallery - 



 Ettore Sottsass - Large ceramics, 1967.


Naissance de la céramique sculpture, le « sentiment du grand feu » - C’est au tournant du siècle, au moment même où s’élabore la notion de modernité, que certains artistes, qui sont d’ailleurs des maîtres modernes comme Auguste Rodin ou Paul Gauguin, s’emparent de ce matériau de manière tout à fait nouvelle pour révolutionner la pratique de la sculpture. La libération du geste du sculpteur aussi bien que celle du mouvement du corps du modèle, l’explosion de la couleur grâce aux glacis sont autant de nouveautés plastiques qui vont faire naître aussi de nouveaux contenus. Parmi ces sujets inédits portés par la céramique, notons l’émergence de formes hybrides et grotesques dans l’œuvre de Jean Carriès, l’érotisme révélé des œuvres de Francisco Durrio, l’utilisation de l’objet trouvé chez Rodin ou plus globalement la mise au jour d’un « caractère » de la céramique qui sera exploré ensuite de mille manières pendant presqu’un siècle. Comme le résume Gauguin, premier théoricien de cette céramique sculpture : « Je cherche le caractère dans chaque matière. Or le caractère de la céramique grès est le sentiment du grand feu. » 
 Auguste Rodin - Edmond Lachenal - Pleureuse, 1895.
Francisco Durrio, dit Paco Durrio - Pot anthropomorphe, 1900-05.
La céramique, matériau des avant-gardes - Les preuves de la vivacité de ce matériau au XXe siècle s’observent dans sa présence dans presque tous les mouvements d’avant-garde et son importance pour certains de ses plus grands artistes. En France, dans la céramique dite « de peintre », les artistes fauves appliquent aux vases et aux assiettes les acquis de leur révolution chromatique ; tandis que dans de nouvelles pièces dites « de forme », la céramique devient un matériau privilégié d’une révolution de la sculpture. En Italie, les objets du quotidien sont revisités par l’avant- garde futuriste. Avec les céramiques de Joan Miró, le surréalisme écrit un chapitre peu connu de son histoire. De fait, la céramique ouvre un espace d’expression, où la libération de la forme, de la couleur, du geste et de la pensée peut coïncider en un seul objet, comme le montrent des pièces aussi différentes que les Jardins de Raoul Dufy, les portraits de Maurice Savin, les pièces murales de Fernand Léger, les Tanagra et autres expérimentations de Pablo Picasso. Tous ces artistes d’avant-garde ont la particularité de collaborer avec des potiers, dans des centres de production dédiés. 
 Joan Miro - Personnage, tête brune, 1944-46.

 Fernand Léger - La Branche, Les Algues, 1952.
 André Derain - Vase à décor de figures féminines, 1906-07.
 Raoul Dufy - Vase à décor de baigneuses, 1925.
 Maurice Savin - Buste de Madame Rose, 1937.
L’informel hier et aujourd’hui - Le terme « informel » est prononcé pour la première fois par le critique d’art Michel Tapié en 1951. Il désigne un mouvement pictural dans lequel l’artiste et la matière sont libres et confrontés aux imprévus potentiels. La pratique artistique de certains céramistes peut être rapprochée de cette démarche. En 1936, Lucio Fontana et Leoncillo Leonardi commencent à s’intéresser à la terre crue et à investir respectivement l’atelier Mazzotta à Albisola et la manufacture Rometti à Umbertide en Italie. En accumulant des morceaux de terre sans préméditation, ils créent des formes entre guration et abstraction, af rmant ainsi leur refus d’un art politiquement aligné. Le groupe CoBra mené par Asger Jorn et Karel Appel s’est également intéressé à la céramique et s’est installé à Albisola, en 1954. Dans un souci de spontanéité, Jorn développe une typologie de sculpture aux personnages en perpétuelle évolution, en jouant sur les matières et sur les couleurs. À leur manière, les deux artistes contemporains Cameron Jamie et Rosemarie Trockel travaillent volontairement sans formes dé nies et peuvent se situer dans cette tradition artistique. 
Cameron Jamie - Untitled, 2009-13.
 Rosemarie Trockel - Louvre 3, 2009.
 Rosemarie Trockel - Louvre 2, 2009.

 Lucio Fontana - Farfalle e fiori, 1938.
 Lucio Fontana - Crocifisco, 1955.
 Lucio Fontana - Torero con toro, 1949.
 Lucio Fontana - Battaglia, 1949.
 Rosemarie Trockel - Pot, 2006.
Asger Jorn - Senza titolo, 1966-72.
 Asger Jorn - Senza titolo, 1971.
 Karel Appel - Face, 1954.
  Leoncillo Leonardi - Incontro d'inverno, 1963.

Livres infeuilletables - Léger, souple et éphémère, le papier semble être aux antipodes de la céramique. Et pourtant le livre en céramique prend une dimension poétique dans l’œuvre de Pierre Alechinsky : les pages sont gées et les recueils de poèmes « infeuilletables ». Plus revendicateurs, les artistes Takato Araki et Kimiyo Mishima font du livre l’emblème d’une certaine liberté religieuse et politique. Les deux premiers tentent de remédier à la disparition possible de leur mémoire, de leur foi et de leurs écrits en les ancrant dans la terre. Leurs livres deviennent un symbole de transmission et de souvenirs. Kimiyo Mishima, quant à elle, dénonce l’excès d’informations et l’augmentation des déchets, en solidi ant en céramique des coupures de presse et des emballages de livraison.
Pierre Alechinsky - Infeuilletable, 1964.
 Pierre Alechinsky -

Takako Araki - La Bibbia di sabbia, 1979.
 Kimiyo Mishima - Sunkist lemons, 1973.
Eduardo Chillida et Antoni Tàpies - Les deux artistes espagnols commencent à travailler la céramique dès la n des années 1970 et le début des années 1980 dans les ateliers de la galerie Maeght à Saint-Paul-de-Vence puis dans l’atelier de la galerie Lelong à Grasse où ils entament une collaboration avec le céramiste allemand Hans Spinner. À partir de 1981, Antoni Tapies réalise en céramique une étonnante série d’objets de la vie quotidienne parfois agrandis jusqu’au gigantisme et enrichis des signes graphiques et des symboles qui lui sont chers comme la croix et le coup de pinceau. Il produit des céramiques jusqu’en 1991 et de façon plus ponctuelle après cette date.

La série Lurra (« la terre » en basque) d’Eduardo Chillida en terre chamottée (une argile à forte concentration de silice) ou oxydée n’échappe pas au savant équilibre des masses propres à la sculpture du maître basque et par sa monochromie s’apparente au minimalisme.
Eduardo Chillida - 
Antoni Tapies - 
Thomas Schütte - Rosa Hund, 2015.

Révolution au Japon le groupe Sodeisha et au-delà - En 1948, la scène artistique japonaise connaît un véritable chamboulement lors de la formation du groupe Sodeisha. Organisé autour de trois céramistes natifs de Kyoto : Kazuo Yagi, Yamada Hikaru et Osamu Suzuki, ce mouvement revendique son éloignement de la céramique traditionnelle japonaise et du courant artistique Mingei par la réalisation de pièces non fonctionnelles. Leurs œuvres se caractérisent par l’absence d’ouvertures et de cols, traditionnellement associés à la forme ancestrale du vase. Le groupe rencontre le succès et la reconnaissance au cours des décennies suivantes. Durant les années 1970 et 1980, les jeunes artistes Chieko Katsumata, Yoshimi Futamura et Setsuko Nagasawa font le choix de quitter le Japon pour s’installer et perfectionner leur technique en Europe. Esthétiquement différentes, leurs œuvres s’inspirent pour certaines de l’art minimal, pour d’autres des couleurs et des formes du monde végétal, mais toutes reprennent le leitmotiv de Sodeïsha : la non fonctionnalité des œuvres. 
Daniel Pontoreau - Sans-titre, 1990.
 Yoshimi Futamura - Vasque, 2014.
 Setsuko Nagasawa - Nomade & Ombre, 2008-12.

 Chieko Katsumata - Trachyphyllia & Akoda, 2009-15.

 Mutsuo Yanagihara - Vase, 1985. & Osamu Suzuki - Cloud Image, 1981.
Yasuo Hayashi - Prelude, 1994 & Yasuo Hayashi - Face, 1972.
 Mutsuo Yanagihara - Vase I, 1971.
 Nakamura Kimpei - théière, 1987.
 Miyanaga Rikichi - Tozan III - Temple Roof, 1987.
Luigi Ontani - Luigi Ontani utilise pour la première fois la céramique dans Sapienza (« Sagesse ») de 1984. Il s’agit d’un masque dont il s’affuble lors d’une conférence à l’université La Sapienza de Rome sur le thème L’idea italiana della pittura (« L’idée italienne de la peinture »). La céramique lui permet de faire fusionner certaines des caractéristiques de la peinture – en particulier la forme et la couleur – avec celles de la sculpture – la projection en volume et dans l’espace.

Les arts appliqués lui fournissent en n un répertoire de motifs et de techniques à partir desquels il construit un art reposant sur une profonde excentricité et sur la récurrence de l’autoportrait. Masques, bustes ou gures en pied en céramique sont toujours des portraits de lui qui varient selon qu’il emprunte au folklore, à la culture populaire, la mythologie, la littérature et aux différentes traditions iconographiques. En s’agrégeant, elles finissent par réaliser une sorte de grande bacchanale. 

Compotes humaines - Cette section rassemble plusieurs œuvres qui revisitent avec humour certains des poncifs gouvernant la représentation du corps masculin. Elle est inspirée par le titre d’une série d’œuvres d’Erik Dietman réalisées à partir du traditionnel boudin de céramique où l’on peut voir l’origine de toute sculpture et que l’artiste malmène de différentes manières. Les phallus dressés de Michel Gouéry renouent avec le caractère fonctionnel de la céramique en devenant de simples patères. Au lieu d’être percé par des flèches, le Saint Sébastien modelé par Guido Geleen est traversé et troué par des fleurs. Ces hommes artistes s’approprient le thème de la fertilité et d’un corps exubérant, renouvelant le caractère populaire et folklorique de la céramique. 
 Erik Dietman - Compote humaine, 1992-94.


 Guiseppe Penone - Soffio, 1978.
 Michel Gouéry - Ray Gun n°2, Biomécanopatère, 2012-15.
Hetero is, Erotic is - Inspirée par le titre d’une exposition d’Hanna Wilke en 1967 à New York, où elle avait montré des terres cuites en forme de vagins, cette section explore les connotations féminines et souvent féministes de la céramique aujourd’hui. La terre féconde et associée de ce fait au règne féminin a été longtemps opposée au ciel, entité masculine ; elle est choisie comme matériau de prédilection par certaines artistes qui font le lien entre les déesses anciennes et les héroïnes d’aujourd’hui. Refusant les valeurs dominantes de la culture patriarcale, Françoise Vergier crée des têtes de femmes à l’image des grandes déesses néolithiques de la fertilité, et elle y dessine des paysages imaginaires. Jacqueline Lerat et Simone Fattal créent à leur tour des œuvres aux formes anthropomorphes, dont les racines plongent dans la préhistoire et dans la mythologie du Proche-Orient. 
Hannah Wilke - Untitled, 1974-77.
 Gabrielle Wambaugh - Marie-Madeleine au rocher mou, 2014.
 Françoise Vergier - L'Horizon, 2001.
 Jacqueline Lerat - Vase anthropomorphe, 1974.
Klara Kristalova - Les figures qui peuplent le monde étrange de Klara Kristalova nous rappellent les contes de notre enfance. De ses portraits d’adolescents aux traits inquiétants, dont on ne sait s’ils s’échappent d’un rêve ou d’un cauchemar, se dégage une impression de familiarité dérangeante. Intéressée par la transformation des êtres, l’artiste représente souvent des personnages figés dans l’instant d’une métamorphose. Elle trouve son inspiration dans les contes scandinaves anciens et puise dans l’esthétique des cabinets de curiosités pour faire de la présentation de ses pièces un véritable récit. Faisant preuve d’une grande maîtrise technique, sa pratique s’inscrit dans la tradition décorative de la porcelaine de Meissen. Cependant, l’utilisation spécifique que l’artiste fait de la glaçure donne une dimension plus picturale à ses sculptures, comme s’il s’agissait de donner vie, par la couleur, à ces créatures issues du folklore populaire.