EXPO - Maison Rouge - My Bueno Aires




Cette exposition prend le contrepied d’une vision romantique de Buenos Aires. Ça n’est pas une illustration de la ville que Paula Aisemberg et Albertine de Galbert souhaitent présenter au public de la Maison Rouge, ni non plus un palmarès des artistes argentins, mais plutôt une sensation, une expérience des dynamiques à l’œuvre dans la capitale argentine. L’instabilité, la tension et l’explosion, le masque, le cryptage et l’étrange, sont certains des thèmes autour desquels s’articulera l’exposition. 



Avec plus de soixante artistes, investissant tous les medias, de l’installation à la peinture, la sculpture, la vidéo, la photographie, ce sont quatre générations qui sont présentées. Certains artistes très connus comme Guillermo Kuitca ou Jorge Macchi cotoieront des jeunes artistes à découvrir, qui viendront réaliser des oeuvres in situ. L’exposition est une invitation à s’engouffrer dans le mystère de Buenos Aires sans tenter de le résoudre, d’éprouver l’inquiétante étrangeté de ses dédoublements.






Rose Backery Café -



Guillermina Mongan - La Buenos Aires que tente de saisir cette exposition n’est pas celle des guides touristiques et des poncifs, mais celle qui existe dans le regard et l’œuvre des artistes sélectionnés par les com- missaires. Qui sont-ils ? Quels « affluents se déversent dans le fleuve de leur tempérament artistique ? » interroge María Gainza dans le catalogue de l’exposition. En guise de prologue, l’artiste et historienne de l’art Guillermina Mongan déroule une œuvre-document, qui tente de répondre à cette question, en reconstituant une histoire de l’art sous forme de récit. Avec la participation de Jimena Ferreiro, historienne et curatrice, pour la recherche et de l’artiste Marina de Caro, elle a conçu une ins- tallation qui cherche à rendre visible les revues, espaces, do- cuments, expositions, rencontres et liens particuliers qui fa- çonnent les artistes de l’exposition. À partir des photographies de leur bibliothèque et de leur atelier comme espaces de réfé- rence, Guillermina Mongan dessine des arborescences qui pré- sentent chaque artiste comme « une incarnation passagère, changeante, de quelque chose qui le précède, le rend possible et le fait naître au monde » (Gainza). 



Luis Terán De retour dans l’espace de la « rue », on retrouve dans le patio les Totems de Luis Terán qui font bien sûr référence à la colonne sans fin de Constantin Brancusi. Mais la recherche du rythme sculptural est associée chez Terán à une volonté d’esthétisation des formes du quotidien, et en particulier des objets de rebus. À y regarder de près, on se rend compte en effet que les contours de ces totems nous sont familiers : ils ont été moulés à partir de bouteilles en plastique, dont on reconnaît les silhouettes. 

Roberto AizenbergImmeubles, façades, boutiques, trottoirs, passages, places, rues, voitures, circulation... tels sont les éléments qui défi- nissent concrètement le paysage urbain. La géométrie majes- tueuse de la tour qui se dresse dans le tableau de Roberto Aizenberg évoque une ville métaphysique plus que réelle, une ville onirique à la De Chirico, auquel le peintre a souvent été comparé. Considéré comme le premier et le plus important des artistes surréalistes argentins, Aizenberg est une figure tutélaire pour les artistes contemporains. À trente ans d’inter- valle, l’atmosphère de la Torre de Max Gómez Canle y fait écho, évidemment de manière assumée. On y décèle le même goût pour la peinture de la Renaissance ; mais le monolithe géomé- trique qui s’est posé ici dans le paysage évoque tout autant Piero della Francesca que Stanley Kubrick ou un jeu de Tetris : passé et présent s’y entrechoquent. Il est question aussi de tem- poralité dans la vidéo de Sebastián Díaz Morales, où un homme évolue impassible dans un labyrinthe de cages d’escalier qu’il parcourt sans fin, revenant toujours à son point de départ, comme dans un dessin d’Escher. Ces fragments de la ville réelle, ainsi accolés les uns aux autres, finissent par faire basculer le quotidien dans la fiction. 
Adrián Villar RojasPour sa série Sick of Goodbyes, Adrián Villar Rojas utilise des supports non conventionnels. Les références s’y entrechoquent : la pratique populaire de customisation de carrosseries à l’aérographe est appliquée à une scène où se superposent plusieurs strates du passé, mises en abyme : une civilisation disparue (celles d’hommes préhistoriques, sujet de la fresque) a été représentée par des hommes d’une autre époque, dont la ruine à son tour est le sujet de l’œuvre de Villar Rojas. 


Marcela AstorgaMarcela Astorga prélève des fragments de la ville, comme des trophées nostalgiques qui parlent de grandeur et de décadence. Derrière la peau blanche protectrice du plâtre des façades, le rouge de la brique suggère de la chair et les ajouts de métal dé- licats, des prothèses réparatrices. 


Santiago PorterLe jour se met à décliner lentement. Un aspect plus sombre de Buenos Aires émerge peu à peu. Les stigmates des tumultes de l’histoire récente surgissent dans la photographie de Santiago Porter. Une sculpture décapitée d’Eva Perón prend des allures de princesse gothique. Elle faisait partie d’un mausolée à la mémoire du couple présidentiel, qu’un commando militaire mutila et jeta dans le Río de la Plata au moment du coup d’Etat de 1955. Repêchés quarante ans plus tard, les corps sans tête de ces fantômes de l’histoire ont depuis été réinstallés dans le parc de la maison de campagne de Juan Perón. 


Jorge MacchiL’un des artistes argentins les plus visibles sur la scène in- ternationale (il a représenté l’Argentine à la Biennale de Venise de 2005) Jorge Macchi parvient toujours à condenser le maxi- mum d’émotion dans un minimum d’éléments. Cette voiture s’enfonçant dans un liquide visqueux, qui fait corps avec la ma- térialité de la peinture même, nous introduit dans une réalité trouble, nous conduit de l’autre côté du miroir.


Leandro Erlich - Il fait noir maintenant, et au coin d’une rue, le monde se ren- verse soudain. Intérieur et extérieur se confondent ; l’orage gronde à travers une fenêtre. Où sommes-nous ? Comme dans la littérature de Jorge Luis Borges, qui nourrit l’imaginaire de nombreux artistes argentins, la réalité joue des tours dans les installations immersives de Leandro Erlich : rien n’est jamais exactement ce qu’il semble être. Et le visiteur, impliqué dans un jeu perceptif, peut ainsi contempler de l’intérieur des salles un orage sans fin. Le quotidien se trouve transfiguré par une nouvelle expérience sensible. 


& León Ferrari - La nuit, les théâtres s’illuminent. Le célèbre théâtre Colón, l’opéra de Buenos Aires, situé non loin de l’avenue Corrientes, l’une des artères les plus animées de la ville, ouvre son rideau sur un spectacle intime dans le collage de León Ferrari.  
Esteban Pastorino - Émergeant de la nuit, les monuments d’Esteban Pastorino nous plongent dans un monde fantasmatique. Il s’agit pourtant d’édifices bien réels (cimetières, abattoirs, hôtels de ville) cons- truits dans les années 1930 dans un style inclassable par l’archi- tecte et ingénieur Francisco Salamone dans toute la province de Buenos Aires ; mais le procédé anachronique de tirage à la gomme bichromatée utilisé par l’artiste, leur confère la maté- rialité intemporelle du dessin. 


Diego Bianchi - Des trouées ouvertes dans le mur incitent à la transgression : en passant la tête, on découvre les œuvres de Diego Bianchi, des formes agglutinées, des structures agencées qui constituent « une jungle d’éléments formels et conceptuels unis par le fil conducteur d’une énergie entropique » (Gainza). L’installation semble s’être développée de manière organique dans les es- paces interstitiels de la maison rouge, qu’elle emplit de sa pré- sence étrange. 



Martín Cordiano et Tomás EspinaUne porte entrouverte invite au passage, à la transgression, et mène dans un studio un peu décati, a priori tout à fait banal, qui vient d’être quitté par son occupant. Mais à y regarder de plus près, tous les objets ont été brisés et réparés : du cendrier aux meubles, des livres à l’électroménager, chaque élément sans exception de l’installation de Martín Cordiano et Tomás Espina porte une cicatrice, la trace d’une furie dévastatrice dif- ficilement contenue, ou d’un secret bien gardé. Quelqu’un a tenté de tout réparer pour faire comme si de rien n’était, mais les failles demeurent néanmoins apparentes. 



León Ferrari Dans la cuisine de León Ferrari, dont les œuvres sont ras- semblées dans une vitrine, la Sainte-Famille est reléguée dans les enfers d’un four, d’une poêle ou d’un hachoir à viande. Les objets les plus insignifiants sont transfigurés par les artistes. 


Fernanda LagunaÀ côté, des plateaux et cadres en osier tressé deviennent portrait ou nature morte naïfs chez Fernanda Laguna, mais les lacérations de la surface contrebalancent l’apparente innocence des images.


Carlos HerreraCarlos Herrera évoque l'énergie à travers les accessoires du sport et en particulier du football, si important dans la culture argentine. Chaussures, ballons et autres protections, contraints par des liens de sécurité, ont perdu leur usage pour devenir des petits trophées. 




Matías Duville  & Eduardo Basualdo -  À mesure que le visiteur progresse dans l’exposition, les réfé- rences à la ville réelle s’estompent et dévoilent peu à peu un monde plus onirique, fantasmatique, baignant dans une sorte « d’inquiétante étrangeté » selon l’expression de Freud. Dans ses dessins comme dans ses sculptures, Matías Duville donne à voir un monde anxiogène. Quel poisson cet hameçon géant a-t-il pu pêcher ? Il nous introduit en tous cas dans un univers de distorsion et d’hypertrophie propre au rêve. Entièrement cal- cinée, la cabane d’Eduardo Basualdo semble aussi rescapée du chaos. Intitulée L’île, elle est en effet un lieu d’isolement, un monde clos séparé des autres œuvres, où le visiteur est invité à pénétrer seul. L’intérieur est un espace paradoxal. On y suit un cheminement en plusieurs étapes où se mêlent des élé- ments hétérogènes (dessins, figurines, masques, arbres, ou ré- férences à la culture underground), qui communiquent entre eux et tissent un récit énigmatique. Entrer dans l’œuvre est comme entrer dans un esprit et ressentir une pensée de tout son être, la visualiser par l’émotion plus que par l’intellect. 




Pablo ReinosoL’espace respire au rythme des monochromes de Pablo Reinoso, formes pures dont le souffle régulier marque les pulsations infinies de la ville. 


Luciana LamotheIl y a quelque chose de transgressif dans les installations de Luciana Lamothe, qui non seulement introduit des matériaux de chantier au cœur de l’exposition, mais invite l’institution et surtout le visiteur à dépasser son réflexe sécuritaire et à s’aven- turer sur sa passerelle instable, où le simple fait de marcher devient un acte de foi. 






Nicanor AraozDepuis ce promontoire fragile, qui fléchit sous le poids du corps, le visiteur surplombe l’installation de Nicanor Araoz. Chaque élément y est pétri d’ambiguïté : de loin, le corps flot- tant semble calciné, de près, il révèle un tressage délicat de rubans satinés. La forme que dessine le néon est-elle celle d’un nuage ou d’une flamme macabre ? De la réponse à cette ques- tion dépend l’interprétation du mannequin, Icare volant ou corps supplicié.


Martín Legón & Eduardo Stupía L’installation se reflète dans l’œuvre de Martín Legón, hommage évident au tableau de Malevich, Carré noir sur fond blanc, qu’il transforme en une forme mystérieuse et presque lyrique par son caractère insondable. La forêt de signes d’Eduardo Stupía, actif depuis les années 1970, n’est pas moins chargée de té- nèbres. Son message s’est perdu dans l’enchevêtrement des traces, à force d’aller et retours de la main sur la toile. Elles évoquent plus qu’elles ne disent, comme toutes les œuvres ré- unies dans cette salle, qui suggèrent l’impossibilité à mettre des mots sur certaines choses. 



Valeria VilarAu sous-sol sont rassemblées des œuvres qui donnent forme à l’introspection : Comment construit-on son identité ? Comment se définir ? Comment s’analyser ? Comment se reconstruire, surtout ?
Les masques de plâtre de Valeria Vilar éparpillés dans le cou- loir au sol rendent la circulation incommode. Singes, renards, poules... ont perdu les couleurs qui pourraient les rattacher à l’enfance, à la mascarade d’une fête d’anniversaire ; c’est davan- tage à des ossements que renvoient leur blancheur et leur fra- gilité. Plutôt qu’à la joie, ils incitent à un regard nostalgique, à l’introspection : à faire littéralement « tomber le masque ». 


Marina De CaroAu bout du couloir, sous une lumière faible, une forme étrange se dessine. Il s’agit d’une sculpture de Marina De Caro, artiste aussi connue pour ses œuvres textiles, conçues pour être portées et éprouvées (les « vestibles »). Avec son goût pour l’expérimentation, sa foi dans le pouvoir de l’art pour libérer l’individu, pour créer des moments de partage et de cohésion, De Caro invite à la métamorphose, à la transformation par la « puissance d’exister ». 


Gabriel ChaileL’œuvre de Gabriel Chaile peut se voir comme un autoportrait : son lit d’enfant repose sur des objets personnels, des références qui l’ont nourri, des œuvres, une plante, de la peinture... des élé- ments de son environnement intime. Ainsi surélevé, le meuble illustre « l’ingénierie de la nécessité » : il est un lit pour rêver, une table pour manger, et aussi peut-être un autel pour prier. 
(c) Chavanitas