AVIGNON - Les Papesses - Palais des Papes

L'exposition les Papesses réunit cinq artistes femmes majeures de l'art moderne et contemporain (Camille Claudel naît en 1844, Berlinde de Bruyckere naît en 1964). A travers 7 salles du Palais des Papes, le Jardin Benoit XII, leurs oeuvres dialoguent selon des thématiques atemporelles qui relient l'époque médiévale et l'art contemporain. Un des points communs à ces 5 femmes est le choix de pratiques artistiques les plus difficiles, chacune n'hésitant pas à sculpter directement un bloc de marbre, travailler le bronze ou l'aluminium, s'attaquer à des techniques oubliées aujourd'hui, telle la céramique ou la tapisserie.







Guidé dans l'escalier d'honneur par une procession de femmes fantomatiques dont certaines ont les bras attachés par des camisoles qui rappellent l'enfermement de Camille Claudel, le visiteur entend des comptines chantés par Louise Bourgeois.


Femme au bucher - La montée des marches du Palais des Papes se termine sur une Loggia où trône l'oeuvre de Kiki Smith. Sa femme au bucher qui pose royalement face à nous, installe toute la force de notre exposition : évocation d'un passé où les Hérétiques et autres sorcières étaient brûlés sur la place publique, technique remarquable avec ce simple bucher de bois et cette sculpture en bronze qui semble avoir été posée là depuis la construction du palais médiéval. 








Tour de la Gâche - Il faut encore monter les marches vers la Tour de la Gâche pour une seule femme hissée telle une oeuvre d'art : il s'agit de Kiki Smith, papesse parmi nos papesses, qui nous invite à continuer notre montée des escaliers au son d'une fanfare festive. 

Salle de la tour de la Gâche - Kiki Smith y présente un ensemble de tapisseries réalisées l'an passé et cette année.. alors qu'au premier coup d'oeil, par les couleurs fondues, on a l'impression qu'elles sont fixées sur les murs de pierre depuis la Renaissance, comme celles qui habillent les galeries des châteaux de Fontainebleau ou d'Azay-le-Rideau.
Toute la féminité de l'artiste s'exprime à travers cette Vénus constellée de lunes et d'étoiles scintillantes, cette Eve rayonnante dominant des serpents géants et cet Adam enterré dans les terriers de lapins, de scarabés et fourmis. Un loup surveille la scène alors que des aigles rappellent l'américanité profonde de l'artiste. Toute la virtuosité de Kiki Smith s'exprime à travers cette technique que Picasso, Léger ou le Corbusier avaient tenté de reprendre dans les années 60 et qui était quelque peu retombée dans l'oubli. La combinaison des fils de soie avec des matériaux métalliques rappelle l'alchimie médiévale de la Fée Mélusine, et l'ouvrage de Pénélope tissant le jour et détissant chaque nuit son labeur pour conjurer le sort et attendre son valeureux Ulysse parti faire son Odyssée. L'amour courtois est d'ailleurs représenté par cette sculpture poétique où deux chaises enlacées sont suspendues. Deux tourtereaux s'y embrassent sans s'occuper des figures légendaires, chrétiennes ou mythologiques qui peuplent désormais cette salle majestueuse. 
"Mon côté féministe s'exprime par l'intérêt que je porte à ce que font professionnellement certaines femmes. Mais je fais cavalier seul. Cela ne m'est d'aucune aide de m'associer aux gens. Ce qui m'aide, c'est de comprendre mes propres maladresses et de les exposer. Les féministes m'ont prises comme modèle exemplaire de la mère. Être une mère à nouveau ne m'intéresse pas. J'ai été une mère adoptive, puis mère et re-mère ! Je demeure une fille qui cherche à se comprendre." L.B.




La chambre du Camérier - La chambre du Camérier revit, avec en son centre une impressionnante réinterprétation du conte d'Andersen, La Princesse au petit pois. Pour que sa peau garde son éclat et sa délicatesse juvénile, la petite princesse demandait qu'on hisse des lits tant qu'elle ne ressentirait pas la gêne occasionnée par la pose d'un petit pois (en or) sous cet amoncellement de matelas, d'édredons et de coussins brodés. C'est l'artiste Jana Sterbak qui a réalisé cette oeuvre à la fois légère et monumentale. 



 La Maison - L'idée de la maison, celle de l'enfance, celle des contes de fée et des petites filles, est au coeur de l'accrochage. Louise Bourgeois réalise en marbre des maisons géométriques quasiment abstraites ou des installations savantes faites de maquettes et de miroirs rappelant les "Sorcières" du moyen-âge, ces miroirs convexes reflétant des images autant qu'ils créent des reflets inconscients. 


Grande Chapelle - L'accrochage de la majestueuse Grande Chapelle a été conçu telle une sorte de galerie des grands Museum d'histoire naturelle. Ne s'agit-il pas toujours d'évoquer la vie et la mort, la jeunesse et la vieillesse ? 
La féminité et ses attributs sont présentés sur cet immense socle où des cheveuxsont contenus dans une forme phallique en verre de Jana Sterbak, ou sont sculptés telles les reliques et le souvenir de fillettes mortes trop jeunes (pratique très en vogue au XIXe siècle). Des sculptures féminines, telle cette Marie-Madeleine en extase rappellent  la pause alanguie de cette sculpture en bronze de Louise Bourgeois qui renvoie aussi aux premières sculptures trouvées dans les grottes pariétales, ces Vénus magdaléniennes. 


Jana Sterbak pose la question du féminin et du masculin avec cette robe cousue de poils de torse mâle alors qu'en réponse à la Femme au bucher, elle devient torche vivante, telle une chandelle humaine où ses cheveux s'enflamme. 
Femme jalouse - Une cellule, la numéro XXV, consacrée à la "Femme jalouse" condense à elle seule tout l'univers de Louise Bourgeois. Elle condense la mémoire de son enfance, - le père trompait sa mère avec la nurse, elle condense la force d'évocation plastique avec ces deux sphères et cette robe suspendue qui, selon le regard et selon le principe de l'anamorphose chère à Holbein, fait découvrir une allégorie sexuelle sans équivoque possible.



Araignée - "Le pape est mort ; un nouveau pape est appelé à régner. 
Araignée, quel drôle de nom ! 
Pourquoi pas libellule ou papillon ?!" Jacques Prévert
Pendant ce temps, imperturbable, l'immense araignée de Louise Bourgeois tisse ses fils, pond ses oeufs.




Sphères - Alors que jusqu'au XVIIe siècle, on pouvait finir sa vie en prison tel Copernic ou brûler vif tel Giordano Bruno si l'on affirmait que la terre telle les autres planètes tournaient autour du soleil.. et que les femmes avaient bel et bien une âme. Les sphères en verre soufflé de Jana Sterbak trône dans la Chapelle. 













La Petite Châteleine de Camille Claudel regarde son avenir avec ses cheveux tressés en natte qui a tant fait parlé d'elle lors de sa création en 1896. Vertumne et Ponome, La Valse, La Fortune sont des chefs d'oeuvres de Camille Claudel qui semblent rythmer l'espace et tournoyer dans la chapelle tant l'enlacement des corps est voluptueux et intense. 
Piéta - Une "Piéta" présente deux corps emboités l'un dans l'autre au point de ne faire plus qu'un, comme dans les Evangiles, Marie endeuillée ne faisant plus qu'une avec son fils décroché de la croix qu'elle serre dans une ultime étreinte avant la mise au tombeau. 


Berline de Bruyckere est la dernière des 5 papesses, la plus jeune. Sa culture catholique et sa grande connaissance de l'histoire de l'art la situe au côté de Grünewald ou Jérôme Bosch, de Rembrandt ou de Francis Bacon. De ses vitrines anciennes chinées aux Puces sortent des corps enlacés, des bois tels des ossements à la fois organiques et végétaux.




La technique est époustouflante, avec la transparence de la cire, l'artiste parvient à restituer la pâleur de la peau, la carnation avec ses veines et la chair offerte aux regards. En transparence une sorte d'autoportrait de Kiki Smith semble sortir du mur en pierre, tel un passe-muraille contemporain où la feuille d'argent devient miroir ou capteur de lumière irradiant cette figure féminine hiératique. 




Partout autour des petites sculptures de Louise Bourgeois sont disposées dans des vitrines, tels des manifestes de son art qui aura baigné dans le Surréalisme : la femme aux couteaux, ou cette tête de vieille dame en couverture qui se fait la complice de la Vieille Hélène sculptée par Camille Claudel un siècle plus tôt. 










Crucifix conçu par Louise Bourgeois.

Age mûr - Persée et la Gorgone, Clotho décharnée sont les thèmes que choisit l'artiste pour s'affranchir de la tutelle de l'amant qui ne tient pas ses promesses d'exclusivité. : le grand Auguste Rodin. La violence des thèmes choisis, la dureté des modelés et de l'expressivité fait passer Camille Claudel de l'autre côté du miroir : c'est tout ce que représente l'Age mûr si prémonitoire. Il rayonne tel le "Soleil de la mélancolie" cher à Gérard de Nerval. 




Deux homme de douleur - Autour de lui et d'une première version de l'Implorante, deux impressionnantes sculptures de Berline de Bruyckere nous rappellent notre condition humaine éphémère et la spiritualité du monument dans lequel nous nous situons. Ces deux hommes de douleur de plus d'une tonne, l'un de 6 mètres, l'autre de 4 mètres de haut renvoient à l'histoire fondatrice du Christianisme ou de nos trois religions monothéistes, juive, chrétienne et musulmane. Une seule a fait le choix de l'icône en rendant visible son Dieu en la personne du Christ. Par le principe d'incarnation, la représentation a été possible et l'art chrétien a prospéré tel un langage et un message précédant la lecture et l'écriture réservées à une petite élite jusqu'à la Révolution française. Ainsi, il faut imaginer le pouvoir des images, celui d'un Christ crucifié peint en putréfaction par Grünewald au couvent d'Issenheim ou des visions de l'Enfer et du Paradis présentés aux malades des Hospices de Beaune. Il faut imaginer la forte impression visuelle et mentale que provoquaient dans l'imaginaire les spectacles de vitraux des nouvelles cathédrales de Chartres ou de Poitiers pour comprendre comment l'art était au service de la Foi. Une Foi persuasive grâce à des images gravées à jamais dans la mémoire collective. Telle est la force de l'Histoire de l'art, celle d'hier et celle d'aujourdh'ui. 
Les deux homme de douleur de Berlinde de Bruyckere, tels deux larrons encadrant le Christ dans sa Crucifixion fondatrice du Christianisme resteront longtemps gravés dans l'inconscient des visiteurs du Palais des papes et de l'exposition Papesses.
Revestiaire des Cardinaux - Près de 4 gisants de papes et de cardinaux, est hissé non pas un, mais deux chevaux enlacés pour l'éternité. Cette oeuvre à la fois majestueuse et angoissante rappelle le célèbre Boeuf écorché de Rembrandt ou de Soutine, et les immenses peintures de Francis Bacon qui associaient des papes rappelant ceux de Velasquez et des carcasses de boeuf écorché. Jamais l'histoire de l'art ne se sera autant télescopé dans ces murs médiévaux qui vont jusqu'à rappeler la robe mouchetée des chevaux et la couleur de la pierre.
Bread bed - Jana Sterbak a installé son "Bread Bed", un lit en pain rappelant le conte de la maison en pain d'épice.
Jardin Benoît XII - Un escalier en colimaçon permet de pénétrer dans les jardins Benoît XII. Là, une installation de Louise Bourgeois permet de poursuivre cette quête d'art et de contemplation. Les "Welcoming Hands" sont comme leurs noms l'indique, des mains de bienvenue, d'accueil, de partage et de communion. 
(c) Chavanitas