AVIGNON - Collection Lambert - Les Papesses

Les Papesses
Collection Lambert en Avignon.




Les Bienvenus - En étant accueilli par les 'Bienvenus' de Louise Bourgeois, on ne peut se sentir sous de meilleurs auspices pour visiter cette exposition. Ces deux sculptures en bronze suspendues dans les platanes de la cour, ces deux sculptures de formes très organiques reprennent la forme typique des nids de fauvette. La fauvette des faubourgs, l'amoureuse qui retrouve son amant sous un arbre pour l'embrasser...

DOWN AND OUT, OUT AND DOWN - Lawrence Weiner
Hall - Par cette immense image, l'hôpital pénètre dans le musée. C'est la photographie de l'entrée étrangement accueillante de l'hospice pour aliénés, de Montfavet, une des plus anciennes maisons pour les fous de France, aujourd'hui le deuxième hôpital psychiatrique après Parisn où sont internés les individus les plus violents et dangereux, à côté d'un hôpital de jour où des personnes qu'on soigne pour diverses maladies mentales vont et viennent. C'est là, aux portes d'Avignon, que Camille Claudel a été interné pendant trente ans. On célèbre cette année un triste anniversaire, le centième anniversaire de son décès. Morte en octobre 1943, Camille Claudel sera enterrée dans la fosse commune du cimetière de Montfavet. Il faudra attendre 60 ans pour qu'un petit cénotaphe rappelle sa mémoire en ce lieu d'oubli si triste. Dans la cité papale, pas une petite rue, un lycée ou une école d'art ne porte son nom, comme si aucune trace ne devait être laissée à cette femme jugée folle.
Avignon et Montfavet commencent à peine à assumer cet héritage dont personne n'est pourtant responsable, mais il est vrai qu'en parcourant cette exposition, un immense sentiment d'injustice gagnera le visiteur. Qu'il a dû être dur d'être femme à la fin du XIXe siècle, engoncée et drapée dans une morale  aux codes absurdes, comme dans les pires Contes de Maupassant où l'écrivain dissèque la bourgeoisie renfermée sur elle-même, ses principes et sa bigoterie. Qu'il a dû être pénible d'être à la fois sculptrice et amante d'un des plus grands artistes de son temps qui avait l'âge de son père, Rodin, fasciné par le talent de Camille Claudel, mais pas au point de renoncer à sa maîtresse et à son épouse...
Devant ce diaporama qui replonge dans l'époque où Camille Claudel fût définitivement internée, une sorte de robe électrique téléguidée, signée Jana Sterbak renvoie aux crinolines tant prisées par la bourgeoisie du XIXe siècle qui voyait en cette immense robe aux jupons disproportionnées une façon d'affirmer leur distance vis-à-vis du monde ouvrier et paysan. Jana Sterbak se joue des symboles puisque, comme le montre la vidéo, ces robes limitaient les mouvements, enfermaient le corps telle une métaphore de l'image de la femme dans une société cadenassée par ses codes moraux : l'exposition peut commencer  tant elle synthétise les thématiques qui vont tisser des fils entre ces cinq papesses et leurs oeuvres.
Les Papesses - Les Papesses — annonce déjà la dimension spectaculaire et grandiose de la manifestation.
Ce titre renvoie à l'histoire de Jeanne la Papesses, cette incroyable légende médiévale antérieure à la venue des Papes à Avignon. Un personnage érudit et charismatique fut élu pape et régna comme tel au IXe siècle jusqu'à ce qu'on découvre que ce représentant de Dieu sur terre était enceinte.
C'est sous l'égide de cette figure emblématique qu'on été sélectionnées cinq femmes artistes, telles des papesses de l'art moderne et contemporain :
Camille Claudel, Louise Bourgeois, Jana Sterbak, Berlinde De Bruyckere, Kiki Smith.
Les ensembles d'oeuvres de ces papesses ont été sélectionnés et sont présentés dans les prestigieux espaces du Palais des Papes et de la Collection Lambert de sorte qu'ils restitueront à Avignon son histoire médiévale, période où les mystères étaient les théâtres primitifs permettant d'exorciser la peur du diable et les prophéties chères à notre Nostradamus provençal.
Dans l'escalier d'honneur, vous êtes guidés par un défilé de folles fantomatiques, certaines ont les manches nouées rappelant les camisoles de force inventées au XIXe siècle, certaines ont les bras libres. Un immense drap de lin reprend les noms des cinq Papesses de l'exposition. Sous la houlette d'Edith Mézard, prêtresse du renouveau de la broderie dans son antre magnifique de lumière, aux portes du Luberon, six femmes ont passé plus de 400 heures à broder les noms de nos artistes.
La première salle donne le ton de l'exposition : deux sculptures qu'un siècle de création sépare ont exactement la même intention,  quasiment la même facture, le même sujet. 
Gravures de Louise Bourgeois, sculpture de Camille Claudel.
Diane au bain - Dans la salle suivante, Berline de Bruyckere annonce la couleur sans détour, ni stratagème. Vous voici devant une création renvoyant à des siècles d'histoire de l'art, à la mythologie mais aussi à Rubens, Titien ou Tintoret. Diane au bain avec ses nymphes nues, surprise par Actéon qui chassait par hasard dans les bois avec sa meute de chien, le punie pour ce regard impudique et interdit : Diane Chasseresse métamorphose Actéon en cerf que ses propres chiens ne reconnaissent plussous les traits nouveaux du beau cervidé. Les chiens se ruent sur la bête et dépècent devant la déesse et les nymphes rassasiées de leur vengeance cruelle. Berline de Bruyckere présente ce reste de festin avec es bois de cerfs entrelacés, composant un ensemble saisissant face à trois trophées de chasse accrochés au mur avec des crocs de boucher tel des portraits classiques.
Femme alchimiste - Après le Femme-Janus, le Femme chasseresse, entre en scène la Femme alchimiste, plus Mélusine ou Sainte Radegonde. Comme au Moyen-Âge où l'on associat une planète à un signe astrologique, une femme à une plante, un symbole à un chiffre, ces oeuvres associent les planètes à des cieux étoilées, des tempêtes ou des odes à une rivière. A la mort de sa mère, Louise Bourgeois se jeta dans la Bièvre, voulant se noyer avant qu'un membre de sa famille lui porte secours. Plus jamais elle ne voulu se supprimer : elle allait vivre, vivre très longtemps, jusqu'à 99 ans, et témoigner des âges de la vie : ainsi, 70 ans après cette noyade ratée, elle reprit cet accident et ce deuil jamais consolé pour rendre un hommage sublime à cette rivière coulant dans Paris, devenant une partie souterraine et se jetant dans la Seine.
Au coeur de cette salle, une table présente une cosmogonie faite de sphères de verre soufflé. C'est Jana Sterbak qui a réalisé ces oeuvres avec le Cirva de Marseille. Ces sphères toutes différents, rappellent l'image de la "Melancholia" de Dürer avec cette femme distante car pétrie par ses pensées saturiennes.
Grande Galerie - La Grande Galerie assemble nos cinq artistes à travers deux thématiques chères à Camille Claudel et Louise Bourgeois : l'enfance et la fratrie pour la première, l'enfance et la conception des enfants par nos parents pour la seconde.
Louise Bourgeois occupe le coeur de la grande galerie avec une cellule, "The Red Room, Child". Ses parents étaient collectionneurs et la maison familiale était un musée de morceaux de textiles à recoudre, raccommoder et restaurer. Les bobines de fil rappellent cet univers de la couturière, de l'araignée qui produit des fils et tisse des toiles. Partout, visibles de la fenêtre de l'ancienne porte d'un bureau d'un petit palais de justice new yorkais démonté et racheté aux Puces, sont installés des mobiliers hétéroclites et partout sont posés des mains de cire, des bras enlacés en verre moulé, tout de rouge habités. Bras d'adultes et mains d'enfants s'enlacent et se tordent, se joignent et se serrent dans cet univers mental emprunt d'un Surréalisme dont Louise Bourgeois connaissait tous les codes.
Louise Bourgeois a souvent peint la femme telle la Venus d'Ephèse aux multiples seins, symbole de la fécondité et de lactation. Sur une estrade, elle est la sphinge avec ses pattes de lionne et ses mamelles de louve nourrissant Remus et Romulus : l'archétype de la féminité. Au fond, la polyptique intitulé le Réveil associe ces formes organiques sensuelles et abstraites. C'est cette proximité qui a plu à Berlinde de Bruyckere, qui associe à cette sculpture une des siennes, le buste féminin est suggéré par les épaules et le dos en cire parfaitement 'naturalistes'. Mais à la place du visage et des seins, un amas de formes rondes en pans de couvertures cousus, dresse un portrait inquiétant et dramatique de la femme-mère. Que dire de la femme dont les jambes sont parfaitement représentées, mais dont le buste et le visage ont été remplacées par une sorte de camisole de force réalisée dans des morceaux de couverture.
Les Combles - Il faut monter dans les combles, les greniers du musée transformés en atelier d'alchimiste pour Berlinde de Bruyckere ou Louise Bourgeois avec ce bel ensemble de photographies de Brigitte de Cornand, cette amie qui l'accompagnée, suivie, filmée et adorée les dix dernières années de sa vie au point de quitter Paris pour s'installer non loin de sa tanière new yorkaise telle que l'artiste aimait nommer son antre à la fois bureau, maison et atelier.
Il y a surtout dans une des alcôves des longues tables remplies de documents jamais présentés au public. Que des originaux, avec un fac-similé les revers des lettres exposées. Dont le fameux dossier médicale de Camille Claudel.
Les autres alcôves du grenier associent des oeuvres sur papier de Louise Bourgeois à côté de dessin de Berlinde de Bruyckere où cette femme agenouillée sur un trépied de fortune, le corps disparaissant sous cette pluie de cheveux qui tombe au sol tel une crinière.
"Infinitum" est une pièce majeure de l'artiste Berline de Bruyckere. Tout l'univers de l'artiste est condensé sur cette table d'alchimiste, avec ces globes anciens en attente, ces membres sculptés dans la cire, ces instruments de couturière qui aurait pu servir à Louise Bourgeois.
Les petites causeuses - La salle semble encombrée par une structure métallique trop grande et imposante pour les lieux. Le plâtre des petites causeuses de Camille Claudel semble perdu, disproportionné face à tant de monumentalité. Pourtant en regardant de plus près, cette maquette se plait, grâce à son échelle, à déjouer les codes de la statuaire. Comme le disait Kiki Smith lors du montage de cette exposition "Au fond, la plus moderne de nous cinq, c'est Camille Claudel".
Il faut en effet de l'audace pour créer ce petit groupe de bonnes femmes en train de cancaner ou de conspirer. Certains disent que l'artiste aurait surpris des femmes dans un train à jouer les commères, d'autres y voient une projection de ses propres angoisses : celle d'être écoutée, épiée derrière les portes et les fenêtres de son atelier pour être copiée, au point qu'à la fin de sa vie d'artiste, elle avait condamné et muré les ouvertures vers l'extérieur. Cette oeuvre pourrait alors être la métaphore de ce sentiment de paranoïa et de persécution, entretenu, selon elle, par une conspiration du Maître devenu le traître, le grand Rodin..
Arche d'hystérie - Les énormes cloisons en aluminium forment un escargot dont il faut suivre la forme circulaire pour pénétrer en son centre : nous sommes au coeur de l'Arche d'Hystérie, l'une des cellules les plus célèbres de Louise Bourgeois. Sur un lit d'enfant est brodée une couverture avec une punition à recopier 200 fois : " Je t'aime". Sur le lit, un corps est crispé au point qu'il forme un arc. C'est "The Arch of Hysteria", ces images puissantes et monstrueuses que Louise Bourgeois a dû voir lors d'études cliniques faites sur des malades mentaux soignés à l'aide d'électrochocs. L'énorme scie circulaire qui domine cette oeuvre ajoute à l'angoisse d'une vision déjà cauchemardesque de la psychiatrie selon l'artiste.
Camille Claudel -
Berlinde de Bruyckere -
Kiki Smith - Tout le dernier étage est consacrée à l'artiste américaine Kiki Smith. Fille du grand sculpteur Tony Smith, elle baigna dans l'art depuis son enfance, entourée de ses deux soeurs et de leur mère cantatrice. Artiste repérée au début des années 90 avec ses installations et ses sculptures questionnant la place de la femme dans la société, elle fut rapidement un porte flambeau, à la manière de Louise Bourgeois. Si la femme est au coeur de ses créations, l'animalité prend le dessus.
La Salle aux arcades - Une suite d'oeuvres sur papier a été punaisée au mur par l'artiste qui associe des yeux, des bras, des étoiles, des seins, des cages à oiseaux : les chants d'oiseaux sont représentés par des rubans de couleur comme les fleurs et les éclats d'une ampoule qui sont peint avec de l'or, de l'argent et des collages en relief. Chaque oeuvre sur papier correspond à une heure d'un cycle féminin composé de 37 heures donc de 37 visions. 
Une biche - Sous nos yeux, une biche que rien ne semble dérangeait est en train d'accoucher d'une femme.. qui ressemble à l'artiste. Autour, des petits paysages marins rappellent le goût inné pour la variété des techniques et des thèmes abordés. 
 Trois immenses oeuvres sur papier ceylan renvoient à l'univers flottant et surréaliste.
Trois sculptures monumentales qui reprennent le thème de l'Annonciation, ces oiseaux de métal étant modelés avec des croissants de lune, des nuages ou des éclats de soleil pâle.
Eve moderne, elle magnifie l'art du vitrail comme l'objet précieux qu'on présentait seul au choeur d'une chapelle ou d'une collection privée.
Autour de cette immense pièce de verre, des petites sculptures, en référence à Camille Claudel, Kiki Smith réalise de petits portraits de femmes nues enlacées avec un serpent, grimpées sur un ours, embrassées ou dévorées par un lion.
La sirène qui semble dire adieu des gestes doux de la main : il s'agit la d'une merveilleuse représentation de la mère que l'artiste a sculptée ainsi à sa mort, puisque comme la sirène, elle allait à jamais rejoindre un monde inaccessible.
Cette femme androgyne qui, tel Saint-François d'Assise semble converser et compter les oiseaux et autres papillons de nuit.
"Harmonie" compose une nuée d'oiseaux et de constellations qui rayonnent dans l'espace, où contrairement aux contes de fée, le loup s'est réconcilié avec la colombe de la paix. 

(c) Chavanitas