NUES - Willy Ronis

NUES
Intervention sur des photos de Willy Ronis
Les autres - encore
"Peut-être. Vous verrez bien. Vous n'avez qu'à suivre. Il n'y aura jamais rien. Il restera... Sans aucun doute, certainement, au plus, dessus, dedans ou encore ailleurs mais il restera.
L'aura d'une chaleur. La pâleur d'une orbe. L'appel du pire. L'envoi, l'adresse, la suite. L'essor. La promesse. La trace verte d'un pas secoué d'herbe. L'empreinte dans le carré de corps féminins. Il restera. L'essence rare, la perle gestuelle. Un jeu de jambes. Une prairie où ne gît pas l'homme aux deux trous rouges qui dans son absence entend malgré tout le bruissement de l'eau chuchotante, cachotière. Mais il reviendra vite. Il restera entre les deux idées douces, comme l'azur roi des montagnes mortes. Le mur contre lequel. L'appui. L'écho. Le sort jeté à l'envie. Il suffit de souhaiter. Pas d'espérer. Il sera droit, tel un menhir désirant et elles, subrepticement, glissent, se fourvoient gentiment, décarrent, reviennent, soufflent et s'introduisent.
Une prière inconnue, en passant, volée dans l'entrebâillement d'une église sombre napolitaine. Figées dans l'expectative, rassurées de la pose, rassérénées même, oublieuses du danger de montrer. Elles s'impriment dans l'épaisseur du crépi jadis ocré pour le plaisir des yeux. Attention, Elles ne requièrent que l'absolu. Le reste n'est que broutilles mises en boîte. Pile dans la vue. Et ce n'est pas le nouveau passage du carré vert qui pourra dire la fin du mot. Il restera. Ne se dira. Il suffit de souhaiter. Désirer. Demeurer à l'ombre de l'angoisse des corps, éviter l'évidence rêche de la comprenette, profiter du clair-oscur, du demi, de la moitié. Fuir, si possible, à perdre la laine de la bobine, à jambes rabattues. Presque à son corps défendant. Fuir dans la carrière de la nuit."
Christophe Martin
Présence/s -
"Alors elle parle de la rencontre avec cet homme. Du temps qu'il faut pour se défaire des a priori pour laisser entrer une reconnaissances sans mots. De l'expérience humaine, qui justifie l'écriture.
Tendre vers le coeur le plus noir du silence, le plus inexploré : telle est son unique tâche. Quand elle écrit sur leur rencontre, elle visite par intermittence, mais instantanément, ce lieu-là, ce coeur-là.
C'est dans un saut de l'âme, une ouverture qui survient et qui s'ouvre encore. Une expérience précieuse. Toutes tentatives d'explication l'éloignent et la dissolvent. Et la frémissement du silence s'emploie aussi à la perdre.
Elle pense aux moments de partage, à l'écho qui trouve furtivement sa place dans un creux de sa mémoire, à leurs échanges qui la décollent du quotidien. Elle l'écoute et il l'arrache à la pesanteur. En sa présence, elle perçoit une ouverture mentale toujours plus vaste qui crée une inquiétude, un vertige.
Elle laisse advenir l'étonnement, et ensuite, l'apaisement.
Rien ne l'a préparée à cette rencontre. Ou alors, elle n'a pas prêté une attention suffisante aux indices. C'est aux confins d'espaces flottant dans sa mémoire qu'elle est allée le trouver (ou qu'il l'a retrouvée).
Il dit : "Le chemin est plus clair, plutôt que d'y aller, il vient à nous." Qu'est-ce qui vient à elle ? Qu'est-ce qui lui arrive ? Elle a oublié le moment, les circonstances du passage. Elle sait seulement que des murs sont tombés en poussière. 
(.. suite..
 "cette expérience la déshabille de sa peau" -
suite..
Une espace prend corps, au seuil indistinct du réel et de l'imaginaire. Il s'élargit ou s'amoindrit selon les jours, se nourrit d'images, de lectures, de bribes de souvenirs et de fulgurances incontrôlables.
Elle entre dans l'espace qui se forme, dans la danse, dans le langage qui ouvre l'espace. Elle laisse venir à elle le chemin, advenir un nouveau temps de silence. Elle accepte d'attendre, de ne pas s'imposer, d'écouter. Elle creuse un espace vide en elle pour laisser entrer la danse. Elle accepte l'inquiétude. Elle s'aventure à l'intérieur de l'oeuvre, autant qu'elle laisse l'oeuvre la pénétrer.
Une trame se tisse et se tend. Une voile se charge de signes. Il s'ouvre sur une place dont les bords se dérobent, où règne une lumière mate, un froid d'hiver. Les sons se ouatent dans le ciel blanc. Elle distingue parfois des pulsations et des cris assourdis. Malgré un lointain soleil au zénith, elle voit surgir une ombre qui s'étend sur une terre d'oubli. Des mantras sont répétés pour effacer la douleur recouverte de vies nouvelles qui plongent à leur tour dans l'absence.
L'homme passe dans l'interstice, à peine visible. Il prend le risque de détourner le flot des pensées communes. Il décide de rompre, de recommencer, de commencer à un endroit qu'il choisit. Les questions qu'il soulève la ramènent à ses propres énigmes, à l'origine de son écriture à elle. Elle rencontre l'écho de ses propres cauchemars.
Ce qu'elle perd, ce qu'elle abandonne, elle décide de le donner aussi. Il se pourrait qu'elle finisse par plonger au moment voulu. Elle refermerait alors la blessure ouverte depuis tout ce temps. La porte découpée dans la peau de toutes les âmes invisibles hurlant à l'intérieur des corps, tel le bruit des roues qui grincent sur les rails. De cette rumeur réveillée, elle ne peut rien faire."
Evelyne Sallandre
(c) Chavanitas